Les mots et les choses naturelles

Des mots aussi simples que noisetier, merle, myosotis, pinson, voire étoile se sont déjà perdus dans les souvenirs lointains de l’avant-guerre de 1939-1945. Ayant la chance de posséder un petit nom traduit du latin ces mots décrivant la nature ont petit à petit disparu de la littérature contemporaine. C’est ce qu’expliquent deux chercheurs anglophones dans un article passé inaperçu publié en 2017 dans la revue Perspectives on Psychological Science.

Si le phénomène qu’ils mettent en lumière, « l’extinction d’expérience de la nature »[i] est un phénomène maintenant reconnu, leur étude montre qu’il s’étend à la littérature, aux paroles des chansons ainsi qu’au synopsis des films. Dans la littérature de langue anglaise, la fréquence d’apparition des noms d’arbres a chuté de 22,3% entre la première moitié du 20ème siècle et sa seconde moitié. Les noms des plantes ont subi le même sort. Les oiseaux s’en tirent avec une chute de 8%. Le phénomène se retrouve dans les synopsis des 274 011 films qui ont été analysés qu’ils soient documentaires ou non. Enfin, les chansons ont définitivement abandonné les images naturelles pour faire parler les cœurs, les désespoirs, les joies éternelles. Sur les 5 924 paroles étudiées (pop, jazz, country) des top 100 sortis entre 1950 et 2011, la baisse de l’emploi des mots du monde naturel a chuté de 63 % si l’on compare la période de 1950-1959 et celle de 2000-2009.

En 2015, des auteurs, parmi lesquels la célèbre Margaret Atwood avaient écrit une lettre ouverte aux éditions Oxford University Press pour protester contre la disparition des « trèfles », « mûres », « prairies » dans la nouvelle édition du dictionnaire pour enfant. Il s’en était suivi une pétition en ligne pour que la maison d’édition revienne sur ses choix. Ce qu’elle n’a pas encore décidé.  Au regard de ces faits, il est peu probable que seuls les artistes travaillant en langue anglaise s’inspirent moins de la nature pour écrire des histoires, empreintes d’émotions vécues, les chanter, les filmer pour les transmettre, partager, propager le cycle de vies des instants passés…

Sans le vouloir et sans le savoir, les artistes ont fait disparaître des images que seul notre esprit par son pouvoir imaginatif permet de nous représenter. Le bruissement des feuilles d’un arbre est-il le même sous les peupliers noirs, les chênes pédonculés, les pins sylvestre ou les épicéas ? Quelles émotions parcourent le corps et l’esprit au son de ces mouvements vivants ? Diffèrent-elles, transportent-elles vers des imaginaires singuliers ? La curiosité du rouge-gorge, l’espièglerie de la pie, les frétillantes mésanges bleues, charbonnières et huppées sont autant d’observations aujourd’hui méconnues. L’apprentissage des sciences naturelles n’a jamais été « moderne », comme le décrit si bien l’autrice Catherine Meurisse dans sa bande dessinée Les grands espaces[ii]

Si l’on souhaite que d’autres au loin sauvent l’Amazonie ou la toundra, l’heure de la résistance culturelle pour le sauvage n’en est pas moins vitale pour maintenir le lien qui nous unit aux autres vivants. Combien disent s’émerveiller lorsqu’on leur parle d’oiseaux, lorsqu’ils écoutent leurs symphonies tels que Bernie Kraus a pu les donner à écouter avec son grand orchestre des animaux ? L’émerveillement face aux Chanteurs d’oiseaux, dont le spectacle nous plonge dans la réalité des sons et la folle vie de ces vivants à plumes, le succès du roman l’Arbre Monde[iii] de Richard Powers où l’auteur ne ménage pas ses lecteurs avec la réalité des noms d’espèces montre que la curiosité pour les sciences naturelles réchauffe toujours autant les cœurs. Assumons-le. Rien n’est plus moderne que la recherche d’une vie extra-terrestre aux confins du système solaire, rien ne peut être plus moderne que de résister à perdre sa part de vivant, ici et en tout point de la planète. Plongeons pieds nus dans les herbes folles, humons les parfums des plantes communes, apprenons à reconnaître les chants des merles, grives, et rossignols. Bref, pistons le sauvage qui est en nous pour raconter et chanter la résistance à l’effondrement d’un monde bleu et verdoyant.

[i] Robert M Pyle, The thunder tree: lessons from an urban wildland, Boston: Houghton Mifflin, 1993.

[ii] Catherine Meurisse, Les grands espaces, Dargaud, 2018.

[iii] Richard Powers, L’arbre monde, Le cherche midi, 2018.

2 réflexions sur “Les mots et les choses naturelles

  1. Merci pour ce billet très éclairant… En le lisant j’ai repensé à cet article sur la représentation des animaux dans les films de Disney, je l’ai recherché, trouvé, et découvert qu’il avait été rédigé par… Lisa Garnier, en 2014 !

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